Des mots pour dire le silence : la poésie de Hala Mohammad

Par Margaux Bonnet

Hala Mohammad est née à Lattaquié, au bord de la mer. Elle revoit encore les cinq marches qui séparaient la porte de sa maison à la rue, de cet espace qui occupe une place centrale dans les souvenirs de son enfance. Elle y a longuement joué avec ses huit frères et sœurs et les enfants du quartier. Lorsque les manifestations en Syrie débutent en 2011, elle retrouve ce même rapport direct à la rue qu’elle avait perdu. Il ne s’agit cependant plus d’un simple espace de jeu et de partage : la rue est vécue comme l’espace même de la liberté, de la vie comme de la mort.

Depuis, quatre années ont passé. Citoyenne française, Hala vit à Paris où elle participe à la création de l’association Norias attachée à promouvoir les échanges interculturels entre l’Europe et la Syrie. Les associations, interdites en Syrie, jouent à Paris un rôle clef dans l’activité des artistes, dont beaucoup ont pris position contre le régime. Norias organise par exemple tous les mois un ciné-club au cinéma Acattone et travaille en partenariat avec des organismes, comme l’Institut des cultures d’Islam à l’occasion de la série d’événements “Réfugiés dans la poésie” qui s’est déroulée en mai dernier. Mais le temps passe et la déception grandit, jusqu’au découragement parfois.

Hala ne marque pas un « avant » et un « après » 2011 dans son parcours qu’elle considère davantage comme un continuum. Son premier recueil, L’Ame n’a pas de mémoire (1994), est le seul publié en Syrie par le ministère de la Culture, à une époque où le directeur des publications, Antoun El Makdissi, était un homme estimé par Hala pour son respect du travail des artistes. Faire paraître les autres dans le pays lui aurait cependant donné le sentiment de participer à une sorte de caution du régime : elle trouve donc des éditeurs à Beyrouth pour la sortie de Sur cette douce blancheur (1998), Un peu de vie (2001), Cette peur (2004) et Comme si je frappais à ma porte (2008).
La poétesse ne se définit pas comme engagée. Une année lui suffit pour quitter le parti communiste clandestin dont elle appréciait la dimension culturelle, mais pour lequel elle n’était pas prête à céder une part de sa liberté et de son indépendance. Le seul engagement qu’elle reconnait est la force de l’honnêteté dans la création.

Son dernier et sixième recueil de poèmes, Le Papillon a dit (2013), est issu d’un long chagrin de deux années durant lesquelles l’esprit de Hala suit sans interruption les évènements en Syrie et ne peut écrire. Sa maison de Damas est détruite et la dégradation de la situation rend rapidement tout retour impossible, réduisant les individus à un état de passivité difficile à gérer. L’état de choc, qu’elle juge aujourd’hui inévitable et nécessaire, se dissipe néanmoins à mesure qu’elle comprend que sa voix et la force de ses mots peuvent compter. Elle reprend alors la parole pour « raconter l’histoire du peuple syrien ». Pensé comme un « recueil documentaire », Le Papillon a dit témoigne du point de vue de l’auteure sur la révolution comme un acte humain « pour la liberté et la citoyenneté égalitaire » et sa volonté de traduire l’horreur en paroles d’amour. Ses poèmes s’inscrivent dans un genre littéraire spontané qui s’est imposé au champ artistique syrien depuis la révolution : celui de la littérature des funérailles, un palliatif au manque d’accompagnement des morts.

Capture d’écran 2015-02-24 à 09.19.21  Capture d’écran 2015-02-24 à 09.19.26

Le papillon est un être fragile mais qui revêt toute la force du symbole : « On ne peut pas tuer le symbole » m’assure Hala. Son espace d’existence est la lumière et les couleurs qu’il porte constituent son champ de contemplation. Le papillon est aussi muet et son silence, admirable, constitue certainement la voix la plus parlante. Alors on veut punir le papillon dont le battement d’aile témoigne de la frontière dérisoire qu’il existe actuellement entre la vie et la mort. La poétesse, qui s’identifie à la fragilité, veut rendre justice à ces êtres sans parole. Mais le monde admire le bruit et ne veut pas entendre le silence du papillon, pourtant assourdissant.

Son processus d’écriture est une énigme. Hala pense le poème comme le fruit d’un moment de fragilité, déclenché par une étincelle de beauté qui pousse à la fois à l’écoute du monde et à la découverte de soi. Il peut être muri durant des années, mais finit toujours par résulter d’une conscience poignante, aboutissant à un texte dans lequel pas une virgule ne saurait être modifiée.

Le poème, s’il n’est pas lu, reste aussi muet que le papillon. C’est peut-être pour cela que Hala y a déjà associé le cinéma qu’elle a étudié plus jeune à Paris. Parmi la série de documentaires qu’elle tourne pour briser le tabou des prisons en Syrie (Voyage dans la mémoire et Pour un morceau de gâteau en 2006), son troisième film Lorsque le Qassioun est fatigué (2008), du nom de la montagne qui surplombe Damas, suit le poète Mohamad Al Maghout quelques mois avant sa mort. Les derniers vers du poème « Après alladhi et allati », qui inspire le travail de Hala, prennent une dimension toute particulière aujourd’hui : « Et lorsque je suis fatigué, je pose ma tête sur l’épaule du Qassioun et je me repose. Mais lorsque le Qassioun est fatigué, sur quelle épaule pose-t-il la tête ? ».

Et si la réponse était le papillon ?

 

Page Facebook de Hala Mohammad : https://www.facebook.com/hala.mohammad.771

Site de Norias : http://norias.org/

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: