Les chebabs de Yarmouk – Chronique de destins brisés

Par Margaux Bonnet

 

En promouvant la création artistique comme voie de réconciliation au sein d’une société déchirée par la guerre, « From .sham. with love » n’a pas vocation à s’intéresser aux seuls artistes syriens mais à tous ceux que le pays a et continue à inspirer. La sortie officielle, le 18 mars dernier, du premier long-métrage d’Axel Salvatori-Sinz, Les Chebabs de Yarmouk, constituait à ce titre une occasion formidable de rencontrer le jeune réalisateur français. Durant les trois années précédant le déclenchement de la révolution, ce dernier a filmé la vie d’un groupe de jeunes amis à Yarmouk, le plus grand camp de réfugiés palestiniens du Moyen-Orient situé dans la banlieue de Damas. Ces images uniques témoignent d’une époque révolue, alors que parmi les 150.000 habitants, seuls 18.000 demeurent dans le camp détruit à 60%. Diffusé et récompensé au sein de plusieurs festivals, le film a été présenté dans de nombreux pays, y compris en Palestine où il a suscité de fortes réactions.

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(Screen Capture – 00:42)

Le spectateur est plongé dans le quotidien de cinq amis : Samer, Ala’a, Tasneem, Hassan et Waed. Filmé depuis l’intérieur de leurs appartements, le périmètre du camp aperçu depuis les fenêtres et les toits d’immeuble peut sembler restreint. Pourtant, ce dernier compte comme un personnage à part entière dont l’omniprésence étouffe autant qu’elle provoque l’attachement. La même ambivalence des sentiments traverse chaque personnage à mesure que leurs ambitions se heurtent aux murs de cette prison à ciel ouvert. Le moindre indice de mouvement, comme ces essaims d’oiseaux qui fascinent Samer et Tasneem, contraste avec la vie confinée du camp.

Au sortir des études, les hommes du groupe sont appelés au service militaire obligatoire dans l’Armée de libération de la Palestine. Ala’a s’y refuse et parvient à partir étudier le cinéma au Chili : « Je ne serai pas soldat en Syrie » assure-t-il.

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Ala’a Alsadi (06:10)

Tous n’ont pas cette chance. Les longs après-midi passés au service de l’immigration afin d’obtenir un passeport et quitter le pays se soldent par des échecs, alors que Samer ne rêve que de partir. Contraints à la passivité, ils attendent et fument beaucoup. Hassan cède au service militaire et revient profondément marqué. Lorsqu’il retrouve la vue du camp depuis le toit de sa maison, il conclut, ému et résigné : « Je ne savais pas ce que me réservait l’avenir, je ne savais pas vers où j’allais. Tout ce que je sais maintenant, c’est que le soleil se lève et se couche tous les jours ».

A cela s’ajoute le fardeau intergénérationnel de poursuivre l’histoire palestinienne, envers et contre tout. Il s’agit de faire vivre une patrie que ni la deuxième ni la troisième générations n’ont connue, alors que cette dernière tente de trouver sa place dans le monde. Pour y parvenir, l’action politique n’est pas la seule solution. Hassan en est persuadé et rêve de monter une pièce de théâtre à Yarmouk : « J’aime le camp, ses détails. J’aime la vie dans le camp sans vraiment savoir pourquoi. J’espère ne jamais devoir le quitter et continuer à y vivre ». Finalement, «  la Palestine, c’est le camp et le camp est une partie de la Palestine ».
La vie y est pourtant difficile et les histoires d’amour douloureuses. « Quand tu perds le sens, tu perds la vie », confesse Ala’a suite à l’aveu de l’avortement de son amie. Quant aux filles, elles ne cessent de douter de leurs perspectives d’avenir et de celles des enfants qu’elles seraient susceptibles de mettre au monde : comment les élever dans un pays où l’on risque de mourir à tout instant ?

La rumeur des premières manifestations de l’année 2011 commence à se propager à la fin du film. Les protagonistes portent un regard encore lointain sur une actualité par laquelle ils ne se sentent pas concernés. Certaines paroles résonnent alors comme des prémonitions à l’oreille du spectateur, omniscient quant aux évènements à venir,  et laissent un goût amer. Lorsque Tasneem revient d’Italie à la veille de la révolution et que les chebabs sont dispersés entre le camp, le service militaire et l’étranger, elle s’émeut que « personne n’aurait pu imaginer que tous ces destins allaient se transformer ». Que dirait Tasneem aujourd’hui ?

Elle vit désormais en Sicile, tandis que Samer et Waed ont obtenu l’asile en France et qu’Ala’a est resté au Chili. Hassan, alors qu’il tentait de sortir du camp l’été 2013, a été arrêté et torturé à mort par le régime. Sans autre explication.

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Samer Salameh, Hassan Hassan, Waed Abou Houssein, Tasneem Fared (1:16:02)

 

Interview du réalisateur Axel Salvatori-Sinz :

 

From .sham. with love : Comment en es-tu arrivé à faire un film à Yarmouk et à suivre le quotidien de ce groupe de jeunes ?

Axel Salvatori-Sinz : Je suis anthropologue de formation et je voulais à la fois travailler sur la jeunesse réfugiée et le monde arabe dont j’apprends la langue. Au moment de mon départ en 2006, une combinaison de facteurs m’a conduit à m’intéresser aux réfugiés palestiniens en Syrie qui, du fait de la dictature, avaient fait l’objet de très peu de recherches. J’ai donc atterri à Damas, puis très rapidement dans le camp de Yarmouk. J’ai rencontré les protagonistes du film dans un centre de jeunes qui proposait des activités artistiques, du prêt de matériel et des cours : un véritable espace de création pour les chebabs. Rattaché au FPLP (Front populaire de libération de la Palestine), le centre était politisé et accueillait les bureaux du parti. Je suis resté un an durant lequel je suis devenu très proche des chebabs. Nous partagions les mêmes envies de découvrir le monde, voyager et arriver un jour à vivre d’une passion telle que le cinéma. Ils représentaient le groupe de jeunes avec lequel j’aurais pu être quelques années auparavant. Je portais sur eux un regard en trois temps : d’abord d’êtres humains comme toi et moi, avant de les voir comme réfugiés palestiniens, dans un pays dictatorial. Je suis revenue de 2009 à 2011. Entre temps, la censure du régime a beaucoup limité leurs activités au centre et a contribué à leur envie de partir. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils ont abandonné la cause. Ils ont seulement réalisé que depuis la Syrie, ils ne pouvaient rien faire en tant que palestiniens. Alors lorsque la presse visionne le film et en conclut que la jeunesse d’aujourd’hui ne pense qu’à l’individualisme, c’est un raccourci qu’ils n’apprécient pas trop !

FSWL : Avais-tu déjà le projet de faire un film en arrivant dans le camp en 2006, malgré les conditions politiques ?

A.S-S : J’avais envie de rompre avec l’anthropologie et de m’orienter vers le cinéma. J’avais déjà commencé en 2006 à les filmer, sans savoir immédiatement ce qui m’intéressait. Si je suis revenu en 2009, c’est parce que j’éprouvais le besoin d’approfondir cette première rencontre. J’habitais alors un mois avec eux et rentrais deux mois en France. Revenir tous les trois mois pour faire mon film était magique. J’ai eu la chance de partager leur quotidien et à chaque fois que je revenais en Syrie, j’avais le sentiment de n’être jamais parti. Mais il est interdit de faire un film en Syrie. J’atterrissais à Beyrouth et je passais la frontière terrestre avec mon matériel dans un sac à dos. J’avais surtout une responsabilité envers eux puisqu’il n’était pas question que mon film puisse leur attirer des ennuis. Au moment de la révolution, tout est devenu encore plus dangereux. Si la répression n’était pas aussi violente, j’aurais peut-être davantage insisté sur leurs positions politiques dont ils parlaient régulièrement et l’image de la violence du régime que j’ai peinte en arrière-toile.

FSWL : Tu n’hésites pas à exposer l’artifice cinématographique en marquant ta présence derrière la caméra,  ce qui rend le spectateur témoin de ton observation participante. A quel point les scènes filmées sont-elles spontanées ? Certaines séquences ont-elles fait l’objet d’un scénario et d’une mise en scène ?

A.S-S : Le seul passage qui a fait l’objet d’une préparation écrite est la lecture des lettres. J’avais envie que les protagonistes s’adressent directement aux spectateurs. Comme je ne pouvais pas filmer clandestinement dans le camp, je l’ai filmé du point de vue des toits et tenté de l’intégrer comme un personnage. Les lettres permettaient de poser sur papier l’ambivalence que ce dernier crée au sein de chaque personnage. C’est leur Palestine : il y a forcément un attachement très fort, même si c’est dur. Les lettres n’ont d’ailleurs pas été évidentes à obtenir ! Autrement, aucun dialogue n’est écrit. Il s’agit de leurs propres conversations. Si je suis loin d’être bilingue – et c’est une grande frustration, j’avais suffisamment de vocabulaire pour en saisir le sujet. Seule la séquence entre Hassan et son père a été provoquée : je leur ai demandé d’échanger leur vision du camp et de leur condition de réfugiés car ils n’avaient jamais eu cette conversation. Hassan en était très excité après le tournage. Ma principale intervention est de choisir le cadre photographique et assurer une harmonie. J’ai par exemple suggéré à Samer et Tasneem, qui ne se sont pas vus depuis six mois, de monter discuter sur le toit, alors qu’ils seraient spontanément restés à l’intérieur. Je voulais tourner une séquence extérieure qui fasse rebondir le hors champ et intègre le camp au dialogue.

FSWL : À propos de ces lettres, une des actrices pendant le film dit se sentir mal à l’aise d’écrire sur le lieu où elle habite car cela lui donne l’impression d’enjoliver la réalité. Est-ce que tu t’es déjà demandé si tu ne participais pas à cette sublimation ? A travers ta caméra, le camp devient très beau : les couleurs, la vue des toits, les ambiances sonores avec l’appel à la prière…

A.S-S : Je vivais avec eux en permanence donc lorsque je filmais, c’est que je savais qu’ils allaient évoquer des choses qui iraient dans le sens du film que je voulais faire. Le premier et le deuxième tournage ont été très lourds, chacun a duré quinze heures. Les suivants m’ont permis de filmer ce qui manquait. Le huitième et dernier par exemple n’a duré que deux heures. Sur ces trois ans, j’ai donc passé beaucoup de temps à filmer ce camp, à le vivre et à l’aimer avec eux. C’est peut-être pour cela que j’ai moi-même fini par l’enjoliver. Mais c’est qu’il est beau ce camp ! Cela peut sembler étrange à dire mais il y a quelque chose de très fort. Il y a une âme et on ressent beaucoup de choses. Tout ça participe à ce regard.

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(35:00)

FSWL : Au moment où tu tournes ton documentaire, tu as l’intention de capter et de transmettre une réalité. Or quatre ans après, le film ne veut plus dire la même chose. Les images sont devenues les archives d’une situation qui n’existe plus. Comment gères-tu la sortie d’un film devenu autre malgré toi ?

A.S-S : Honnêtement, c’est assez dur. Ces quatre années n’ont pas été simples : la mort de Hassan torturé à mort, le camp bombardé petit à petit… Ma douleur n’est rien comparée à celle des chebabs. La situation n’a fait que s’envenimer et notre relation a été quelque peu coupée par la guerre : eux la vivaient là-bas tandis que j’étais ici. Je suis très heureux que le film existe car je suis l’un des seuls à avoir filmé le camp et qui, malheureusement, est en mesure de le faire vivre aujourd’hui. Tout ce que je filme n’existe plus. L’appartement d’Ala’a a été l’une des premières zones détruites, la chambre d’Hassan, l’appartement de la mère… Les palestiniens ne sont pas propriétaires du foncier mais des murs. Ils ont donc tout perdu. C’est un long processus qui est difficile à intégrer, mais qui est malheureusement une réalité. Au-delà de leur personne, c’est l’histoire palestinienne qui est atteinte car le camp de Yarmouk représentait la capitale de la Palestine extraterritoriale. Toutes les rues portaient des appellations liées à son histoire. C’est un élément marquant qui vient de disparaître.

FSWL : Deux des acteurs se sont réfugiés au Liban avant d’obtenir l’asile en France. Comment ont-ils réagi à la sortie du film ? Est-ce qu’ils participent à la promotion avec toi ou ce sont-ils détachés du projet ?

A.S-S : L’une de mes intentions de base était qu’un jour l’on puisse présenter le film ensemble et qu’ils obtiennent des visas. Entre temps, la révolution est arrivée et a changé toute l’optique. Il était prévu que je retourne en Syrie au moment du final cut pour qu’ils valident les images. Tout cela n’a plus été possible. J’ai donc fait valider le film par des réalisateurs syriens en France qui connaissent le régime et qui étaient en mesure de me dire si le film pouvait causer des problèmes aux chebabs. Mais ça a été dur pour eux que ce film puisse exister sans leur aval et tourne dans les festivals du monde entier pendant deux ans. Ils ne se sont pas détachés du projet pour autant. Samer et Waed se sont réfugiés au Liban en janvier 2014, avant d’arriver en France en juillet dernier car il n’y a pas d’avenir possible pour des réfugiés palestiniens de Syrie au Liban. Il est donc possible de vivre le film ensemble. Si Samer a toujours voulu mener une vie à l’étranger, Waed, la compagne de Hassan, n’était pas dans cette perspective d’avenir. L’exil s’ajoute au deuil et à tous les traumatismes de la guerre. Elle a pourtant assisté à la première du film à Paris. C’est un grand pas de se confronter à nouveau à ces images et je suis très heureux qu’elle l’ait fait. C’est avec Samer que je présente le film aujourd’hui et j’apprends beaucoup de son regard sur mon travail. Aujourd’hui malheureusement, la politique prend souvent le dessus, alors que mon cinéma parle d’humains. C’est un regret autant pour moi que pour eux.

FSWL : Est-ce que tu n’as pas été tenté ces dernières années de faire des modifications à ton montage au regard du changement de situation ?

C’est vrai qu’un métadiscours s’est de fait créer. Il naît peut-être du seul ajout que j’ai fait, celui du carton de fin qui n’était pas dans la version initiale. Il change la perspective de quelqu’un qui ne s’intéresserait pas au Moyen-Orient et qui ne saurait pas que Yarmouk a été détruit. Ce carton est le fruit d’un choix collectif. En termes de cinéma, je m’en serais passé parce qu’il fausse le regard qu’on a du film. En revanche, dans un sens politique, je veux que l’on sache ce qui se passe en Syrie, que Hassan a été torturé à mort, comme de nombreux autres syriens. Qu’ont-il fait de mal à part s’opposer à un régime qui te prive de ta liberté et réprime tout dans le sang ? J’aurais pu être à la place de Hassan et être passible de mort. C’est ça, idéalement, que je souhaitais faire dire à ce carton de fin. Il s’est passé tant de choses ces quatre dernières années, hors champ du film, et que j’ai envie de raconter. Je commençais un second film à Beyrouth au début de la révolution. Je filmais des amis à eux qui s’étaient réfugiés au Liban et qui vivaient avec angoisse la guerre à distance. Mais l’histoire a été de plus en plus tragique et avec la mort de Hassan, tout s’est arrêté. Je travaille donc entre autre sur un film qui parlera de la Syrie, d’Israël, de la Palestine, du Liban et qui racontera ces quatre dernières années.

 

Le site du film : http://leschebabsdeyarmouk.com/

Page Facebook : The Shebabs of Yarmouk / Les Chebabs de Yarmouk / شباب اليرموك

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