L’illusion douce-amère de Khaled Takreti

Par Margaux Bonnet
Propos recueillis par Margaux Bonnet et Basile Roze

 

L’évidence artistique, de Damas à Paris.
C’est dans la petite galerie Ichtar, à Damas, que tout commence pour Khaled Takreti. Architecte pour satisfaire la pression familiale, sa vraie passion réside ailleurs. « L’art s’est imposé dans ma vie, je n’ai pas choisi d’être peintre. Je pense être né artiste et je veux mourir artiste. On ne le devient pas.  » Quand le directeur d’Ichtar lui propose d’exposer ses toiles pour la première fois, Khaled a vingt-sept ans. C’est un franc succès. « J’ai tout vendu ! Je me suis dit qu’il y avait quelque chose.  »  Ce quelque chose ne lui sera révélé que vingt ans plus tard, lorsqu’il prend conscience de l’importance décisive de certains épisodes intimes dans son choix de vie. Autant de mystères que le peintre souhaite prochainement révéler sous la forme d’une bande-dessinée qu’il n’a pas encore expérimentée.

Fort de son succès à Ichtar, Khaled travaille avec d’autres galeries (Atassi, Ayyam Gallerie). Le traitement au second degré qu’il réserve à ses sujets lui permet d’échapper à la censure et devient une caractéristique au cœur de sa création. Ainsi, lorsque le mécontentement populaire se transforme en conflit armé en 2011, Khaled organise une exposition qu’il nomme Silence : « C’est comme ça que je traite les choses. Ca n’est pas avec du sang. Quoi que je veuille dire, je peux le dire n’importe où»

En entamant un tour des centres culturels français, il est invité à exposer à l’ambassade de Syrie à Paris et commence à présenter ses œuvres à l’étranger. C’est aussi à Paris que le peintre a élu domicile depuis dix ans. A cinquante ans, il revendique la « French dream » qu’ont connue les artistes de sa génération, rêvant du Paris des peintres du début du siècle dernier : « Il y a cent ans, c’était le pays de tous les grands artistes impressionnistes, les modernes… Monet, Manet, Degas, Renoir, Picasso, Modigliani, tous les italiens, tous les grands, ils étaient là, à Paris ! Quand j’ai commencé à lire sur l’art à l’âge de dix ans, c’était Montparnasse, c’était la France !  »

Tromper les sens pour mieux y accéder
Pour Khaled, la technique est au service de l’illusion. A partir d’un procédé unique, la peinture, il trompe l’œil de l’observateur et donne à ses tableaux des allures de collage, de photographie ou de graffiti. En s’inspirant d’images issues de la presse et du monde publicitaire, il conçoit une maquette et la prend pour modèle afin de réaliser sa toile finale.

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Khaled Takreti, LOL, 2014
« Sur ce tableau : on voit Marylin, moi l’imitant et quelqu’un me prenant en photo. Tout est en acrylique, peint sur toile, malgré l’effet photo. J’essaie de maîtriser la matière : c’est moi qui la domine, ça n’est pas elle»

Dénonçant la société de consommation et la manipulation des masses, Khaled s’attaque aux objets industriels envahissant notre quotidien et détourne l’imaginaire collectif.
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Khaled Takreti, J’ai perdu 5kg, 2014
« Dans J’ai perdu cinq kilos, on revient à l’idée des stéréotypes. De l’apparence vers laquelle on tend, voilà ce que l’on est vraiment, ce que l’on devient à force de vouloir ressembler à une image collective. »

La prochaine série inédite du peintre Les grands enfants a été réalisée il y a dix ans sans jamais voir le jour. Travaillant à l’encre de Chine, Khaled n’a pas souhaité retoucher le blanc original du carton, à l’instar de ses nouveaux tableaux peints sur des toiles en lin beige. « Comme Marcel Duchamp : à l’état brut », défend-il.

« Je pense que l’on sent dans l’atmosphère générale de mes tableaux que je viens de l’Orient. Mais je ne cherche pas à le faire comprendre. Je pense que l’art est universel. » Ainsi, tout est susceptible d’influencer le peintre, avec une préférence marquée pour le Pop art et les blagues. Si tout semble a priori les différencier, les trois artistes préférés de Khaled, Michel-Ange, Picasso et Jeff Koons, partagent une extraordinaire folie et un avant-gardisme hors du commun.

Le chemin de la création, de la tête au cœur
Khaled commence par identifier l’idée – souvent l’inquiétude, occupant ses pensées qui va déterminer l’orientation de son travail. Dans son avant-dernière exposition à Londres, Complete Freedom , il s’agit de son obsession pour la liberté. Dans un second temps, il réfléchit aux moyens de l’exprimer. Il comprend dans ce cas précis que la liberté est polymorphe et dédie chaque tableau de sa série à l’une de ses expressions. La troisième étape consiste à penser la présentation du résultat final. La partie libre du travail réside alors dans la traduction du ressenti sur la toile. « Je ne crois pas à l’artiste devant sa toile blanche guidé par son unique ressenti. Quand on veut faire une exposition, une série, elle doit avoir une base. Quand je prends la toile, je sais ce que je veux dire. Mais comment je vais dessiner la scène : c’est ça la liberté !  »

image1Khaled Takreti, Mes condoléances, 2014

Son œuvre favorite ? « Mes condoléances, c’est ma Guernica personnelle. Je l’ai exposé dans un musée en Corée et c’est vraiment une œuvre que j’aime. Sans le vouloir, c’est un tableau dédié à la Syrie. On ne peut pas faire de telles choses exprès, cela sort tout simplement, plus fort que nous. On y voit une femme qui tient un enfant qui n’est plus, c’est le vide. Toute la société vient pour exprimer ses condoléances : des gens anonymes, inconnus, de tout âge mais qui pourraient incarner un philosophe, un journaliste, un politique. Eux-mêmes ont besoin d’être là. On voit des couples tristes, ici des gens s’échappant sur un bateau, la solitude, les médias. L’oeuvre mesure neuf mètres, je l’ai construite par panneaux. »

Une palette dont les couleurs se sont échappées
Les évènements en Syrie ont changé l’homme et l’artiste. Avant, les thèmes de prédilection de Khaled tournaient autour de la famille et des différentes femmes la composant. « Ce qui se passe a beaucoup changé ma façon de penser les choses et de les dire. D’une recherche personnelle, je suis passé à une recherche plus importante qui touche une société complète, un pays. Je travaille d’une autre manière ».

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Khaled Takreti, J’ai perdu mes couleurs, 2010-2011-2014

Figurant le chaos, son tableau J’ai perdu mes couleurs  représente la place restée vide d’un artiste. La peine que la guerre syrienne lui procure a fait s’échapper les couleurs de sa palette. « Elle est toujours plus ou moins pâle. Je n’arrive pas encore à remettre de la couleur. Je n’ai pas retrouvé mon état créatif d’avant. Il y a quelque chose qui est cassé en moi. Est-ce que ça va se réparer avec le temps ? Je n’ai pas la réponse. »

Paradoxalement, la guerre a aussi été facteur de prise de confiance en son travail et sa valeur : « Il le fallait. Dans ce genre de situation, on ne peut pas être égoïste et ne penser qu’à ses proches. C’est une pensée collective, ça devient un amour plus fort. C’est autre chose, un autre degré. » Il en est de même avec les artistes restés en Syrie avec lesquels Khaled a gardé contact. : « Ils travaillent toujours mais ce qu’ils font actuellement n’a rien à voir avec ce qu’ils faisaient avant : beaucoup plus noir, plus direct. Leur travail est très touché. Ils peuvent créer mais rien faire d’autre. Qui va aller voir une exposition maintenant ? Qui en a envie ? »

Khaled continue pourtant, avec humour et liberté. Musées et saisons culturelles l’y encouragent en lui ouvrant leurs portes, comme cet Art Fair à Cologne ou encore la biennale de Venise en parallèle de laquelle il participera à une exposition collective d’artistes syriens. Après l’Ayyam Galerie de Beyrouth l’an dernier et Dubaï début 2015, la prochaine exposition personnelle de Khaled se déroulera dans une galerie en résonance avec la Biennale de Lyon. A ne pas manquer à la rentrée !*

 

* Du 3 novembre 2015 au 3 janvier 2016.
Vernissage le mardi 3 novembre de 18h à 21h en présence de l’artiste à la Regard Sud Galerie, 1/3 rue des Pierres Plantées 69001 Lyon

 

 

 

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