Syrian Eyes of the world : Recomposition photographique d’une mosaïque humaine

Par Margaux Bonnet

 

« Les images qui nous surprennent aujourd’hui sont celles qui auraient un jour semblé banales : des femmes et des hommes de tout âge qui racontent leur quotidien tout en définissant qui sont en train de devenir les Syriens ».

En proposant des portraits de Syriens vivant aux quatre coins du monde, le collectif de photographes Syrian Eyes of the world redonne visage humain à des individus qui ont fini par disparaître, cinq ans après le début du conflit, derrière des concepts géopolitiques et des statuts de droit international. La diversité des personnes et de leur situation permet de recomposer un morceau de la mosaïque syrienne et d’établir des points d’identification précieux avec l’observateur, si proche et pourtant si loin.

Ebaa_Hwijeh

“‘Home’ is where you wake up, make your coffee and drink it. Where you are happy and sad. It is where you go through experiences. Omar Taher said: “One’s home is not where he was born, but it’s the place where he stops trying to escape from.” Once you have escaped, odds are you will keep doing it. At least, that was the case for me.” (Ebaa Hwijeh in Berlin, by Nour Nouralla – août 2015)

D’Alep à Montréal, de Damas à Berlin, en passant par Beyrouth, Gaziantep, Dubaï ou Bruxelles, les réflexions identitaires interrogeant les racines et le sentiment d’appartenance sont omniprésentes. Le drame qui lie malgré eux ces femmes et ces hommes de tout âge a fait perdre toute possibilité d’innocence à des vies qui auraient pu se présenter en temps de paix comme des plus communes. Auraient-elles fait l’objet d’un projet photographique ? L’initiative Humans of New York prouve que oui, chaque être humain renfermant un chef d’œuvre à révéler. Mais les témoignages récoltés par les photographes de Syrian Eyes of the World résonnent différemment. La sobriété des clichés en noir et blanc qu’ils accompagnent fait porter toute la lumière sur des visages singuliers, d’une grande expressivité : chaque regard devient une arme de résistance à un conflit sans fin et fait de ces clichés des anti-portraits du Fayoum.

Jack Sayegh

“My home now consists of memories and hope. Aleppo is my dream, I feel I am a small Aleppo in the shape of a human being.” (Jack Sayegh in Montréal, by Madonna Adib – 2014)

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“Where I learned to dance, love, and laugh is where goddess Inanna danced, loved, and laughed, in the dawn of the human civilization.” (Alaa Osman, interior designer and artist in Damascus, by Khaled AlWarea – 2013)

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Youssef Shoufan est le fondateur du collectif. Né à Damas, il vit à Montréal depuis l’âge de sept ans. Comme beaucoup, la conscience de ses origines prend une nouvelle dimension avec le déclenchement du conflit : « Du jour au lendemain, pour le simple fait d’être né dans un endroit spécifique dans le monde, ma vie changeait complètement. Ces racines invisibles, j’ai commencé à les sentir lorsqu’elles ont commencé à brûler. Il fallait maintenant m’en approcher ». S’il est conscient d’avoir peu de contrôle sur des évènements qui le dépassent à titre individuel, Youssef veut exercer à son échelle une influence positive sur le cours des choses : « Mon expérience en journalisme et en médiation ont façonné mon approche de ce projet. Sans orientation politique ou religieuse, il était aussi important pour moi non seulement de montrer un autre visage de la Syrie et de créer un dialogue, mais de le faire d’une belle façon ». Cette quête humaine et esthétique le conduisent à fonder le collectif.

Après un voyage décisif à Beyrouth à l’automne 2013 durant lequel il fait la connaissance du photographe Antoine Entabi, Youssef se décide à développer les idées qu’il murissait depuis longtemps : « Avec Antoine, nous choisissons le nom du projet ainsi que l’idée de travailler en noir et blanc. Nous avons pu créer un projet de façon indépendante et nous en sommes toujours aussi fiers ». Au fur et à mesure s’ajoutent des photographes d’origines syriennes basés au Moyen-Orient, en Europe et en Amérique du Nord. « Les photographes qui composent notre collectif ont certes des compétences techniques et artistiques, mais ils ont avant tout cette envie de partager les histoires, réflexions et messages des Syriennes et des Syriens partout dans le monde ».

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“Before, nobody knew where Syria was. Now, everyone knows. I would have liked everyone to know where Syria is, but for different reasons” (Antoine Entabi in Beirut, by Youssef Shoufan – 2013)

Ce projet permet à Youssef d’apprendre à mieux connaître les Syrien(ne)s de son entourage et surtout d’en découvrir. Ensemble, ils abordent des questions identitaires et des sujets qu’ils n’auraient peut-être jamais évoqués avant la guerre. De ces rencontres, Youssef et ses collègues retiennent de courts extraits aux tournures d’aphorisme. Il se souvient de sa rencontre la plus bouleversante avec le jeune Ahmed, dans les rues de Beyrouth :

« Sur mon chemin, je rencontre un jeune garçon seul dans la rue. Je lui demande depuis combien de temps il se trouve à Beyrouth. Depuis deux ans, dit-il, quelques mois après le début de la crise syrienne en 2011. Et quand je lui demande son âge, il répond qu’il en a sept. Lapsus : il se reprend immédiatement en disant qu’il en a neuf. Comme si ces deux années-là, ses deux années-là, ne l’avaient pas suivi en exil.

Ahmed a quitté sa ville natale d’Alep et vit en compagnie de son père dans la capitale du pays voisin. Pour se nourrir, payer leur appartement et survivre, père et fils vendent des noix salées («mlouhat» en arabe) aux coins des rues, dans deux quartiers différents de Beyrouth afin de rejoindre un plus grand nombre de personnes (…).

Malgré le plaisir qu’il semble avoir, un dilemme s’impose à moi depuis un certain moment : continuer à discuter avec Ahmed, lui permettre de s’amuser avec mes caméras et avoir l’esprit tranquille ou le laisser vendre ses noix ? Mais il est trop tard, et la journée qui tire à sa fin répond à la question : 18h, il est temps pour Ahmed d’aller rejoindre son père dans le quartier voisin.

Il faut par contre savoir qu’Ahmed n’est pas Ahmed. Avant de quitter, le jeune garçon me demande si je vais «le montrer à la télévision» (…). Contrairement à mes attentes, il m’explique qu’il préfère que je n’utilise pas le tout, son père pouvant être en désaccord. Je note mes coordonnées dans un carnet pour que son père puisse me rejoindre, pour aussitôt faire face à une situation à laquelle je ne m’attends pas : le père d’Ahmed ne sait pas lire ni écrire. Possible réalité que j’avais oubliée. Dorénavant, il fallait que je change son nom, que je brouille les images pour pouvoir partager l’histoire d’«Ahmed», devenue embrouillée comme celle de la Syrie.

Soudain, Ahmed n’était plus Ahmed, mais plutôt ces milliers d’enfants d’une génération souvent sans nom subissant malgré elle les conséquences de la vie. Avec presque 20 ans d’écart, Ahmed et moi avons tous deux quitté la Syrie à l’âge de sept ans pour nous croiser à Beyrouth, le temps d’une conversation. Je reste immobile un instant, la tête dans les nuages, avec dans mes mains quelques sachets de noix, espérant secrètement qu’il arrive un jour à me rejoindre.

(Intégralité du récit : http://youssefshoufan.com/nuages/)

Le collectif a décidé de développer un programme d’ateliers photos pour offrir un support technique et intellectuel à des personnes vivant des situations précaires. Le dernier workshop s’est déroulé à Chatila : « Je travaille avec de jeunes enfants depuis 10 ans et c’est toujours magique d’entrer dans une cour où les jeunes crient, rient et s’amusent. A Chatila, il y avait un contexte différent. Ayant fui récemment leur pays d’origine, il y avait visiblement beaucoup de violence entre les jeunes, une des conséquences des traumatismes qu’ils ont vécus. Nos ateliers photos deviennent dans ce cadre non seulement un espace d’apprentissage, mais aussi un espace ludique où les jeunes s’amusent et ne pensent pas à leurs soucis. En se réappropriant leur image, ils gagnent aussi en dignité ».

 

Samia_Barsa

“- What would you like to say to life?
– You did us wrong.”
(Samia Barsa, allergist in Montréal, by Madonna Adib – 2014)

D’autres projets sont en cours d’élaboration. Youssef voudrait enrichir l’approche géographique et technique du collectif : « Notre objectif dans la prochaine année est d’avoir une expansion dans quatre nouvelles villes ainsi que de réaliser un premier court documentaire expérimental. C’est pourquoi nous avons décidé de lancer notre première campagne de financement : pouvoir en faire beaucoup plus, mais en ne devant des comptes qu’aux individus qui nous ont appuyé personnellement. Il est très important pour moi de garder notre indépendance au niveau éditorial et décisionnel ».

 

Pour participer à l’expérience, voici le lien vers le Fundraising : https://www.kickstarter.com/projects/syrianeyes/syrian-eyes-of-the-world-expansion-in-syria-and-wo?ref=project_link

Pour découvrir d’autres portraits : http://www.syrianeyesoftheworld.com/

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